Le musée de Cluny tient ses promesses et nous emmène dans un véritable voyage à l’occasion de sa nouvelle exposition. Les commissaires, Isabelle Bardiès-Fronty et Stéphane Pennec, se sont penchés sur le cristal de roche qu’ils nous présentent en six actes chronothématiques.
Notre voyage commence à la Préhistoire, précisément au Paléolithique supérieur (19 000 – 16 500). Des objets taillés en cristal de roche ont été exhumés lors de fouilles archéologiques, comme cette feuille de laurier provenant de la grotte du Placard. Elle témoigne d’une fascination pour le cristal très tôt dans notre histoire. Elle rappelle également l’étendue des savoir-faire de l’époque solutréenne. Le cristal de roche étant très dure à tailler, il nécessite une force et une technique particulière.

© Troian Leroy
Puis nous arrivons dans l’Antiquité, lorsque Pline l’Ancien considère encore le cristal de roche comme de la glace. Dans son Histoire naturelle, il accorde des vertus médicinales au cristal de roche. L’ensemble du monde méditerranéen s’y intéresse, aussi bien l’Empire romain, la Grèce, l’Égypte ou encore la Mésopotamie. Les artisans fabriquent des vases, des bijoux, des rondes-bosses ainsi que des armes destinées à une élite privilégiée.

Au Moyen Âge, la fascination pour le cristal de roche s’intensifie. Les fouilles des tombes ont permis la découverte d’objets prestigieux en cristal de roche. Il gagne également les églises, où les artistes gravent des plaques de cristal de roche et y déploient des scènes de la vie du Christ. L’exposition présente également des crosses, des reliquaires, des châsses et des coffres. Outre son utilisation dans le domaine religieux, le cristal de roche occupe également les espaces de vie des princes du Moyen Âge. Sur les tables sont disposés des cuillers, des gobelets, des aiguières ou encore des coupes finement gravées. Le cristal est ainsi un fort symbole de pouvoir et de richesse.
Loin de se limiter aux productions européennes, l’exposition s’ouvre aux créations indiennes, canadiennes ou encore colombiennes. En Inde, par exemple, les artistes sculptent les dieux du Panthéon hindous. Qu’importe le foyer artistique, le cristal revêt toujours des vertus prophylactiques.

Notre voyage se poursuit toujours chronologiquement à la Renaissance, moment majeur de l’Histoire de l’art où les peintres et les graveurs s’approprient à leur tour le cristal de roche. Albrecht Dürer (1471-1528) explore les volumes en facette comme dans son chef-d’œuvre Melancholia I (1514). Le polyèdre à l’arrière plan est à la fois une allusion au cristal et à la météorite tombée près de Bâle en 1492.

Dans l’espace dédié au XIXe siècle, le visiteur découvre les voyages scientifiques et les grandes découvertes qui marquent cette période. Le cristal de roche fait alors l’objet de recherche et d’enseignement approfondi. Les artistes partent en expédition à la montagne comme Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) qui dessine à plusieurs reprises les reliefs des glaciers, semblables aux volumes du cristal de roche.
Au XXe siècle, les cubistes, adeptes des formes géométriques, sont eux aussi fascinés par l’anatomie et la transparence cristal. Dans leurs œuvres, ils combinent les cubes aux contours parfaitement délimités dans des constructions abstraites. Les photographes se prêtent également aux jeux avec des cadrages et des lumières inspirés de la forme et de l’éclat du cristal.

L’exposition se conclut à l’étage du musée dans une salle consacrée à l’art contemporain. Le musée de Cluny recoupe ainsi toutes les périodes de l’Histoire de l’art, des feuilles de laurier préhistoriques aux créations les plus récentes, plus précisément une installation de l’artiste Patrick Neu créée à l’occasion.
En résumé, le musée de Cluny signe l’une de ses plus belles expositions. Ses grandes forces résident dans sa scénographie originale qui nous immerge pleinement dans le sujet, ainsi que dans la très riche variété d’œuvres présentées. Explorer le cristal de manière chronothématique est un autre point positif, puisque cela rend compte de la très longue fascination des Hommes pour le cristal, tout en soulignant la richesse de symboles qui se cachent derrière ce matériau. Dernière grande qualité de l’exposition : elle multiplie les points de vues, autant celui de l’Histoire de l’art, de l’histoire, de la religion ainsi que des sciences, offrant au visiteur un aperçu le plus complet possible sur le cristal.

Le coup de cœur de Troian
L’Aphrodite accroupie, située dans le premier espace de l’exposition, est de loin l’œuvre qui m’a laissée la plus forte impression. Son éclat et sa transparence marquent un contraste saisissant avec la scénographie obscure qui l’entoure. Pourtant, l’iconographie est assez courante. Il existe de très nombreuses représentations d’Aphrodite datant de l’Antiquité. La déesse de la beauté et du plaisir attise la créativité, et les artistes cherchent toujours de nouvelles idées pour sculpter son corps en mouvement. Cette Aphrodite accroupie nous plonge dans l’intimité de la déesse qui s’adonne à sa toilette. L’œuvre multiplie les références à l’eau, non seulement à travers le cristal de roche, à travers les origines de la déesse – née dans les flots, près de l’île de Cythère – ainsi qu’à travers la toilette. Cette statuette est une très belle découverte parmi les nombreux autres chefs-d’œuvre que présente le musée de Cluny dans son exposition.
Informations pratiques :
- Du 26 septembre 2023 au 14 janvier 2024
- Musée de Cluny – musée national du Moyen Âge
- 28 rue du Sommerard, 75005 Paris
- https://www.musee-moyenage.fr

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